On connaît Raphaël Baud pour ses albums jeunesse et le beau travail d’édition accompli en Haute-Saône avec Chocolat ! Il publie un premier roman adulte au titre qui ne laisse pas indifférent, fleurant bon le mystère et l’exotisme.
Psalmanaazaar est pourtant tiré d’une histoire vraie. Peu importe qu’il eût le teint clair, les yeux bleus, un vagabond érudit fit croire qu’il venait du Japon. Facile de se laisser berner dans un XVIIIe siècle où il était rare de voguer jusqu’à l’archipel nippon. Le pouvoir de persuasion du jeune homme a fait le reste. Certains demeurent tout de même sceptiques, à l’instar d’un aumônier. Pour son propre intérêt, ce dernier suggère au jeune homme d’affirmer qu’il vient de Formose (actuelle Taïwan).
Psalmanaazaar est un bonimenteur, menteur tout court (de génie), allant jusqu’à inventer une fausse langue japonaise, l’alphabet, la religion et la société qui vont avec. La notion de mensonge ou “l’apparence de la vérité” sont au cœur du roman, tout comme le pouvoir des mots. C’est à se demander si le valet lui-même restitue fidèlement les agissements de son maître, dans ce récit en équilibre entre vrai, faux-semblant… et vraisemblable : “ma mémoire, près de cinquante ans plus tard, arrange sans doute à son bon compte, et à sa malheureuse faiblesse, l’ordre par lequel ces anecdotes lui reviennent.”
On pense parfois au Candide de Voltaire, à lire le compte-rendu que l’ancien valet de Psalmanaazaar fait de l’existence tumultueuse de son maître, tentant parfois de tirer une morale de ce périple. “Qu’importe ce qui est vrai, et ce qui ne l’est point, si le voyage est beau”, philosophe-t-il. Un récit qui rappelle aussi les romans d’aventure contemporains de Psalmanaazaar, à l’image du très digressif Tristram Shandy de Laurence Stern (1759). On suit Psalmanaazaar dans ses péripéties, remontant le fil du Rhône pour retrouver son père, jusqu’en Flandres et à Londres à l’époque des guerres de religions. Arrivé dans la capitale anglaise, Psalmanaazaar crée vite “le buzz” comme on dirait aujourd’hui. En un temps où la force physique engendre et met à bas des empires, la langue n’a pas dit son dernier mot, et l’on débat beaucoup, sur les religions, les cultures. Et le fait que Raphaël Baud restitue ce récit dans un idiome inspiré du vocabulaire et des tournures grammaticales du XVIIIe siècle n’est pas le moindre de ses exploits !
– Dominique Demangeot –
