Dijon/Besançon – La guerre n’a pas un visage de femme

Julie Deliquet met en scène le texte de l’autrice et journaliste biélorusse Svetlana Alexievitch, première femme russophone à recevoir le Prix Nobel de Littérature en 2015. Cette dernière a recueilli pendant plus de sept ans les témoignages de combattantes de la Seconde Guerre mondiale. Un récit choral, une parole invisibilisée durant quarante ans qui trouve aujourd’hui une nouvelle incarnation sur les plateaux des théâtres.

Photo : Christophe Raynaud de Lage

En juillet 2024, Julie Deliquet rencontrait Svetlana Alexievitch, en exil à Berlin, menacée par le régime biélorusse. Il faut dire qu’à sa sortie en 1985, son premier livre La guerre n’a pas un visage de femme s’était attiré les foudres du pouvoir en place, jugé antipatriotique et relevant de haute trahison. D’anciennes combattantes se réunissent dans un appartement au printemps 1975 pour se confier à une jeune journaliste, lui parler de leurs vies à la guerre, mobilisées par le pouvoir soviétique pour combattre l’ennemi nazi. Des histoires de combats, mais aussi les souvenirs de leurs jeunesses. Un voyage dans le temps, dans l’horreur mais également un retour aux moments plus doux, voire cocasses, comme une renaissance après les traumatismes. Un voyage dans le passé qui fait aussi écho aux conflits contemporains. Difficile en effet de ne pas penser au conflit russo-ukrainien, Svetlana Alexievitch prenant d’ailleurs position contre la guerre en Ukraine. À partir de ses enquêtes, elle fait œuvre de littérature : « Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse”, explique-t-elle. “Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d’une vie qui a disparu.” L’occasion d’entendre des récits de femmes sur un sujet qui n’est généralement raconté qu’à travers une parole masculine.

“Svetlana nous confie qu’à l’époque les femmes ne voulaient pas raconter le viol, mais se rappellent que lorsqu’elles allaient aux toilettes le soir, elles avaient peur de passer devant les hommes”, explique Julie Deliquet, “et se disaient « Comment c’est possible… Je viens de le sauver… ». Les viols étaient là, présents, mais Svetlana s’est trouvée face à une ancienne génération qui ne parlait pas de ça.” La guerre n’a pas un visage de femme dénonce aussi le stalinisme. « Svetlana Alexievitch met le doigt sur un point qui fait mal : l’exigence de sacrifice de la part de l’État et les vies brisées. Cela en valait-il la peine ?”, s’interroge la metteuse en scène.

Photo : Christophe Raynaud de Lage

Le décor, qui ressemble à un plateau de cinéma avec des projecteurs et des béquilles à vue, réunit plusieurs générations de femmes. « À travers les nombreux témoignages de La guerre n’a pas un visage de femme, je souhaite réunir une même génération d’actrices de 45-50 ans et y ajouter un parcours de femme de 70 ans et un autre de 30 ans”, explique Julie Deliquet, “pour ainsi créer dix parcours de vie.” Des femmes dans la cinquantaine qui se souviennent de leurs années d’adolescence, à une époque où cette notion, pourtant capitale dans le développement, n’existait pas encore. Dans le même ordre d’idées, Julie Deliquet souhaite aussi se pencher sur la tranche d’âge des femmes cinquantenaires. “Entre la jeune femme et la grand-mère idéalisée, les filles manquent de modèles dans cet entre-deux âges”, remarque la metteuse en scène. “Pourtant avec l’expérience et la maturité, elles s’émancipent des contraintes et normes sociales.”

– Paul Sobrin –

La guerre n’a pas un visage de femme, Théâtre Dijon Bourgogne, du 3 au 7 mars – tdb-cdn.com
Besançon, NTB, du 22 au 24 avril – ntbesancon.fr

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