ROMAN
Folio
Parution le 16 octobre 2025
2025 marque le centenaire de la naissance de Roger Nimier. Disparu trop tôt, d’avoir voulu vivre trop vite au volant de son Aston Martin en 1962, Roger Nimier avait un style unique. On en a un bel aperçu avec la réédition Folio de son court roman Perfide, paru en 1950 dans la collection Blanche de Gallimard.
Situé dans l’après-guerre, Perfide nous présente des élèves de troisième qui courent après “une vie de débauche dans les bars interlopes”. Dans ce roman où le burlesque le dispute au rocambolesque, Jérôme Melba et ses camarades de classe font parfois de mauvaises rencontres, jouent de manière imprudente au poker, se retrouvent mouillés dans des assassinats, les événements s’enchaînant à la vitesse d’une Aston Martin sur une route de campagne (le roman aurait d’ailleurs été troussé en une semaine seulement). Dans les rues aussi, ça s’affole, les pavés volent. Roger Nimier annonçait d’une certaine manière mai 68 avec son cortège d’étudiants pas contents. La chienlit, aurait dit un certain Général. Quant à Perfide, qui donne son titre au roman, “[s]on fazer c’est un artiste”. Lui est l’intello de la classe, un “premier de naissance” dans ce lycée des beaux quartiers parisiens, qui compte parmi ses élèves des fils de politiciens, à l’image de Jérôme Melba dont le père est président du Conseil.
Dans ce roman satirique, Nimier ne se prend évidemment pas au sérieux. Il n’est d’ailleurs jamais bien loin, et l’insolent auteur du Hussard bleu paru la même année, affleure souvent derrière ce texte pourfendant (chourinant ?) révolutionnaires et bourgeois. L’œuvre d’un sale gosse qui se moque du “roman national”, comme le suggère Céline Laurens dans la préface de cette nouvelle édition. Même les parlementaires en pleine crise façon quatrième république semblent perdus. Au parlement, on s’invective, on s’insulte (on se mord même à la nuque). Roger Nimier en profite d’ailleurs pour brosser le portrait à l’acide de ces grands enfants qui ont formé le “Parti Socialiste Radical et Fermement Républicain”, en les ridiculisant bien entendu. “Toute ressemblance avec des événements ou des personnages réels serait vraiment l’effet d’une mauvaise chance”, lit-on au début du roman. La formule est bien sûr toujours d’actualité !
Cette réédition en poche est enfin une belle occasion de se replonger dans le style flamboyant de Nimier. “Elle était belle comme cinq heures de l’après-midi en octobre”, écrit-il de la génitrice de Melba. Élégante en toutes circonstances, Madame Melba, Nicole de son prénom, aime en effet à fricoter avec les jeunes camarades de son fils… Quant au lexique, il fricote avec la langue de Molière, et Nimier d’exhumer des termes tels que “scrofuleux”, “dirimante”, francisant des mots anglo-saxons, de “nioulouke” à “Holivode”. Les mystérieux assassins sont des “chourineurs”, terme populaire que l’on pouvait notamment rencontrer dans Les Mystères de Paris d’Eugène Sue. Perfide reste enfin un roman magnifique sur la jeunesse. “Qu’est-ce que nous deviendrons plus tard ?”, demande Charles Fronceville à son camarade Perfide. “Nous ferons de grandes choses”, prédit ce dernier.
Paul Sobrin
