Festival Premières 2010, Strasbourg

Le festival Premières 2010 à Strasbourg, consacré aux jeunes metteurs en scène européens, s'est achevé. Les premiers pas de ces derniers ont retenu l'attention de Diversions, qui revient de Strasbourg avec une moisson de chroniques.

 

par Anouk Rozzi

 

Le chagrin des ogres, mercredi 2 juin à 20 h, Maillon-Wacken, 
Mise en scène de Fabrice Murgia, d'après un texte de lui-même, inspiré du blog de Bastian Bosse.

 


Attendant pour entrer dans la salle, un bruit sourd vous donne des tremblements... la guerre est-elle déclarée ce soir? Pour le savoir, rentrez vous installer, prenez place, n'ayez pas peur. Une demoiselle, toute vêtue de tulle et dentelle blanche marche sur scène, d'un pas décidé, la tête baissée, et raconte le conte d'un roi, d'un roi qui voulait être le seul roi pour la fin des temps. Afin de voir son rêve accompli, il décida de dévorer ses enfants, les uns après les autres, et d'en faire toujours de plus nombreux. Mais l'un d'entre eux réussit à s'enfuir, et grâce à son courage, il réussit à tuer son père et à délivrer la fratrie. Une fois libérées, les victimes choisirent pour nouveau roi leur héros, frère si courageux. Cette comptine, répétée une dizaine de fois, vous donne le tournis. Boom. Silence, les lumières s'éteignent. Tout commence.

Notre narratrice déambule, et s'adresse directement à nous. «On essaye souvent de retrouver l'enfant qui est en soi ». Vous souvenez-vous de votre enfance? Est-elle morte? Morte avec tous vos rêves et espoirs? Alors écoutez deux histoires, épopées d'adolescents du XXI° siècle, troublés et perdus, mais fortement conscients du monde dans lequel ils sont condamnés à vivre. A moins que tout cela ne soit que le fruit de leur imagination?

Tour à tour, deux personnages prennent la parole, derrière deux cadres transparents. Natacha, ou Laëticia, est-elle une enfant séquestrée depuis ses dix ans, ou en réalité plongée dans un profond coma, installée dans une paisible chambre d'hôpital, sa mère veillant à ses côtés?

 

Que fait Bastian, tous les jours, pensant, jurant, vociférant, caché par son écran d'ordinateur ? Ne ressentant que haine et dégoût pour le monde externe ? Il préfère tapoter sur les touches de son clavier et voir défiler ses pensées sur une immaculée page numérisée. Pourquoi les autres gamins de son âge le considèrent-ils comme « quelqu'un de pas normal »? Au fond, c'est quoi être normal ? Cette normalité n'est- elle pas tout simplement la chose la plus écœurante au monde ?

 

Puis Bastian mime la fameuse scène de Star Wars, lorsque le héros avoue à son amour qu'il est passé du côté obscur. Bastian semble s'associer à cet épisode, basculant au fil des jours dans un désespoir déroutant, brutal, violent … Utilisant texte, vidéo son, jeu, éclairages... Fabrice Murgia sollicite tous les sens pour entrer pleinement à l'intérieur même de l'esprit de ses personnages. Au travers de cette mise en scène originale, le spectateur ne peut que pénétrer dans cet univers mental troublé.

 

Le personnage de la demoiselle, mariée défigurée, métaphore de l'enfance, dialogue avec Bastian et Natascha pour vous faire découvrir leur poignante histoire. En réalité, Fabrice Murgia, auteur du texte de cette pièce et metteur en scène, s'est inspiré de deux faits divers qui avaient défrayé la chronique allemande en 2006. Un adolescent de dix- ns, Bastian Bosse, avait décidé de tirer sur trente-sept de ses camarades et professeurs, avant de retourner l'arme contre lui. Au travers de son blog, les internautes avaient pu apprendre sa volonté de mettre à exécution ce lugubre plan. De même, Natascha, kidnappée et séquestrée durant huit longues années, avait réussi à s'enfuir pour ensuite témoigner de cette enfance détruite et de ses conditions de « vie » devant les médias locaux et nationaux. A travers ces deux faits tragiques, Fabrice Murgia présente un panorama inhabituel de l'état adolescent, où bouillonnent questions sans réponse, espoirs perdus, rêves brisés ou désillusions. Conte pour adulte, Le Chagrin des ogres vous plonge alors dans cet univers gothique et obscure, dans l'esprit tourmenté d'adolescents mal à l'aise dans leur environnement, plus nombreux que ce que l'on peut croire... Au fond, les cadres transparents ne sont peut-être que des chambres, des jardins secrets propres à chaque enfant. Vous, spectateurs, entrez à l'intérieur de ces esprits révoltés, et apercevez un quotidien proche du votre, un quotidien torturé emplis de mille et une questions.

 

L'affaire Rue de Lourcine, jeudi 3 juin à 20h, TNS,

Mise en scène de Felix Rotheuhäusler, texte d'Eugène Labiche, traduite par Elfriede Jelinek.

 


Cinq personnages marchent en boucle illogique, à l'envers, à l'endroit, sans réelle structure. Vous entrez chez Monsieur Lenglumé qui vient à peine de se réveiller, dans un appartement parisien bourgeois de la fin du XIX° siècle. Mais où est donc passé le parapluie à tête de singe que son cousin lui avait prêté la veille? Mais pourquoi ses chaussures sont-elles crottées? Trou de mémoire dû à une soirée peut-être trop arrosée? Soudain, un homme sort du lit de Monsieur Lenglumé. N'est-ce pas ce cher Monsieur Mistingue, ami d'enfance perdu de vue? Malheureusement, à la lecture d'un journal par madame Lenglumé au petit déjeuner, les deux hommes apprennent qu'une jeune charbonnière a été cruellement assassinée la veille, dans les rues de Paris, et que les pièces à conviction sont justement le parapluie perdu ainsi qu'un mouchoir dont les initiales sont les mêmes que celle de son camarade ! Quelle coïncidence... Tout cela est bien étrange, et peu à peu les actions oubliées de la veille semblent réapparaitre au fil des découvertes anodines du matin. Felix Rothenhäusler, diplômé de la Theaterakademie de Hambourg en 2009, met en scène le texte d'Eugène Labiche, décrivant cette folle journée organisée autour de quiproquos, malentendus et hasards inattendus dans ce huis-clos parisien.

 

Les personnages déambulent sur la scène nue et écrue, n'en sortent jamais, qu'ils fassent partie de la scène ou non. L'unique décor est constitué par eux-mêmes, mis à part un sceau d'eau, une chaussure de femme et une bouteille de peinture noire, symbolisant le charbon volé à la victime. Cette épuration scénique met l'accent sur les points essentiels de l'histoire. Les comédiens sont perdus, aveugles, sans aucun élément auquel se raccrocher. Seuls face à vous, ils se livrent totalement.

 

Des objets, des témoignages, ou même de très vagues souvenirs seront les seuls éléments auxquels les deux hommes se rattacheront pour tenter de laver la poussière qui recouvre les souvenirs honteux de la veille. L'eau permet de se laver, et donc d'effacer les preuves visibles aux yeux des tiers, telle la suie du charbon sur les mains. Mais la conscience peut-elle être lavée et blanchie? Ne vous inquiétez pas, répond l'un des personnages, la conscience ne se voit pas ! L'histoire de cette journée folle se poursuit, entre chansons et interrogations, inquiétude et soulagement, afin de vous amener à vous questionner sur le fin mot de l'histoire. Culpabilité, innocence, mensonge et vérité. Qui croire?

 

La dimension musicale est également présente dans cette mise en scène. Un guitariste accompagne l'intrigue, ponctuant les sentiments des personnages et renforçant les instants plus intenses. Nous sommes à la frontière entre parole et chant, à l’image des boulevards parisiens, entre brouhaha et murmure. Felix Rothenhäuster revisite le texte d'Eugène Labiche sans pour autant chercher à l'actualiser ni le rendre plus contemporain. Voici plutôt une explication cherchant à faire comprendre ce que sont les bourgeois, et cela à toutes les époques, sans pour autant donner de réponse claire et préétablie.

 

Ville occupée, jeudi 3 juin à 22h, espace Kablé
Mise en scène de Ruud Gielens, inspirée de l'oeuvre de Paul Van Ostaijen, Belgique.

 


Six corps debout dans l'obscurité, en demi-cercle, tête baissée, vous font face. Un bruit sourd se fait entendre. Tout commence. Un homme, habillé d'un large pantalon de survêtement, d'un sweat à capuche et de baskets explique dans la pénombre, d'une voix agressive et violente, son quotidien de citadin. «Je marchais dans la ville». Un autre personnage, puis quatre autres marchent, s'arrêtent, reprennent leur course, d'un pas énergique. Ils vous content cette frénésie ultra stressante d'une existence en accéléré, d'une inquiétude omniprésente, d'une oppression pesante. Vous passez alors d'une rame de métro aux rues bondées de la capitale belge.

 

S'inspirant du recueil du poète expressionniste Paul Van Ostaijen publié dans les années 1920, Ruud Gielens réhabilite ce texte dans une mise en scène contemporaine, en utilisant différents arts de rue. Alors qu’Ostaijen évoquait l'occupation d'Anvers durant la première guerre mondiale, les six slameurs-beatboxeurs, mais également acteurs, s'approprient ces paroles apolliniennes. Les acteurs, entre pas de danse hip-hop, break-danse et beat-box, retranscrivent cette frénésie urbaine, où tout se perd et tout se crée. Vous plongez tête baissée dans cette ville apocalyptique où l'indifférence, le nihilisme, la terreur et la rage règnent. Langues française et nééerlandaise se mélangent et s'entremêlent, renforçant encore la diversité des individualités dans la ville. Les comédiens anonymes passent par toutes les humeurs: joies, stress, inquiétude, peur, désespoir... mais c'est principalement un tableau obscur de l'univers urbain que dresse Ruud Gielens. La vie devient presque une prison, un espace clos dans lequel nul espoir d'émancipation n'existe.

Vous sortez de ce spectacle éclectique changé, comme si vous aviez vous aussi déambulés au travers de la ville oppressante, en ayant ressenti tous ces frissons, toutes ces tensions.

 

Les rêveurs, samedi 5 juin à 14h30, TNS
Mise en scène de Milos Lolic, texte de Robert Musil et traduit par Slobodan Sv. Miletic.

 


Lumière tamisée, pas un bruit, quatre personnes assises, habillées en tenues de soirée, expirant d'épais nuages de fumée bleue. Sentez cette odeur de cigarette et entrez dans ce huis-clos tourmenté. Un groupe d'amis, rassemblé dans une maison campagnarde, vit une histoire où amour et passion semblent les déchirer. Selon Robert Musil lui-même, cette pièce, qui vit le jour en 1921, ne serait qu'une « histoire de divorce ». Deux sœurs, l'une mariée et l'autre veuve, accompagnées de leur compagnon, vous livrent leurs pensées et peurs au sujet de leur couple...

 

S'exprimant sans regarder les autres, au travers de micros posés ou non sur un trépied, les personnages donnent l'impression de jouer involontairement un rôle dans leur propre vie, comme si tout cela n'était au fond qu'une mascarade, un simple jeu, dans lequel les règles sont propres à chaque joueur. En réalité, vous êtes plongés dans l'univers mental de chaque personnage pris individuellement. Les dialogues ne constituent que des monologues, chacun exprimant ses rêves sans se préoccuper de la volonté de ceux qui les entourent.

 

Un dossier contenant des informations sans doute secrètes sur ces couples est entre les mains d'un détective privé, ancien domestique de la maîtresse de maison, mais également ancien amant. Comme réagir? La vérité doit-elle être révélée, au risque de détruire une relation amoureuse si durement construite? Au fond, derrière cette intrigue, se cache un thème bien plus large et plus mystérieux. Sous couvert de dialogues anodins entre couples, belle-sœur ou même parents, vous vous rendez rapidement compte que l'auteur pose des questions touchant au domaine philosophique. Le thème de l'œuvre principale de Musil, L'Homme sans qualités, revient ici, à savoir la vaine quête du bonheur. L'amour ne doit-il se résumer qu'aux déboires physiques, mensonges, querelles pour s'achever sur l'infidélité? A quoi ressemble le véritable bonheur? Cette notion, trop subjective pour être définie, trop utopique pour être trouvée, n'est finalement qu'un rêve. Mais un rêve qui vous maintient en vie, comme c'est le cas pour Marie, Anselme, Thomas et tous les autres.

 

La mise en scène du serbe Milos Lolic, épurée et stylisée, accentue encore l'ambiance de plus en plus tendue entre les personnages. De dos, un musicien joue du piano, et cette mélodie semble être l'unique voix qui répond aux personnages. Les notes aiguës et les passages plus sombres colorent cette pièce en trois actes et donnent du rythme. Ce living room, aux murs et portes disproportionnés, semblant de réalité, permet de rentrer dans un monde où se mêlent réalité et irréel, passion et troubles, repos et tensions. Vous avez alors l'impression de vivre cette histoire à travers l'esprit de chaque personnage, sans réussir à perforer ces bulles individuelles pour communiquer véritablement avec autrui. Derrière des illusions de dialogues, vous vous apercevez que les personnages sont constamment en train de monologuer, et parallèlement la situation évolue. Les couples se font, puis se déchirent. Au final, l'ultime scène est identique à la première, mis à part que les couples se sont totalement inversés. Est-ce ça, l'amour? Un simple jeu sans queue ni tête, où les individualités ne comptent peut-être pas, où la personnalité finit par être effacée, et où l'ataraxie est une pure utopie illusoire?

 

Vilain petit être humain, TJP, samedi 5 juin à 17h
Mise en scène de Maral Ceranoglu et interprété par le collectif Oyun Deposu, Turquie.

 


Trois jeunes femmes turques que rien ne semble spécialement distinguer d'autres femmes, vont à présent nous conter leur secret. Car en réalité, chacune fait partie de ce que l'on nomme couramment « une minorité ». L'une, lesbienne, explique le rejet de sa situation amoureuse par ses parents. L'autre, kurde, vous démontre comme il est compliqué de vivre quotidiennement avec cette étiquette en Turquie. La dernière, portant le voile, décrit le rejet des autres, notamment à l'université ou dans les lieux publics. Même si chacune possède sa propre histoire, ce qui les rapproche n'est autre que la déformation et l'exagération de leurs pratiques par le reste de la société. Les préjugés poussés à l'extrême finissent par enfermer les personnes présentant certains caractères divergents dans des cases en béton armé, où nulle issue ne semble exister.

 

Grâce à cette vision moderne du «  vilain petit canard » de Hans Christian Andersen, les monologues entrecroisés de ces femmes contemporaines reflètent le malaise qui règne dans nos sociétés modernes. Une femme doit-elle suivre ses propres convictions ou se conformer aux canons ordinaires? Mais plus encore, pourquoi suivre la voix majoritaire? Faut-il se résigner à entrer dans ce moule préconçu?

 

Ces interrogations qui paraissent essentiellement propres à la société turque ne le sont peut-être pas tant. Vous ne pouvez que constater que ce débat n'est absolument pas celui d'un pays unique, mais plutôt un enjeu universel. Au-delà du contexte turc et féminin de cette pièce, c'est la question de l'intégration d'un groupe minoritaire dans une majorité écrasante, ou celle de l'identité d'un individu dans ce groupe qui se pose. Les préjugés et idées inventées de toute pièce sur tel ou tel groupe minoritaire, poussés à leur paroxysme, finissent par acquérir une dimension humoristique. Les kurdes sont-ils tous sales et hurlent-ils lorsqu'ils s'expriment? Les lesbiennes sont-elles des obsédées sexuelles sans retenue? Les femmes voilées sont-elles totalement soumises à leur époux et analphabètes? Ces croyances populaires, parfois ancrées dans nos esprits au fer brûlé, peuvent conduire aux pires des atrocités. Pour s'en défaire, une seule solution: aller vers les autres, et pratiquer la tolérance au quotidien !

 

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